L’électrification rattrape aujourd’hui les cuisines des pays en développement, et c’est une révolution. La baisse des coûts du photovoltaïque est le premier facteur : le PV devient accessible à tous. Second facteur : les avantages de la cuisson électrique, dans les bons ustensiles, ont enfin été compris. En combinant l’induction, l’isolation et la pression, l’autocuiseur se montre beaucoup plus efficace que les solutions traditionnelles. Explications.

Huit cents millions de personnes aujourd’hui dans le monde n’ont pas accès à l’électricité… et deux milliards et demi ne disposent pas d’une cuisson « propre » – électricité, gaz du réseau ou en bouteille. Ils utilisent du bois, des déchets végétaux ou animaux, du charbon de bois, du kérosène ou du charbon, dans des feux ouverts ou des fourneaux basiques.

La pollution « intérieure » qui en résulte pèse d’un poids terrible sur la santé des populations, causant attaques cardiaques, maladies pulmonaires, et près de 4 millions de morts par an – plus que le Sida, le paludisme et la tuberculose combinés. Sans parler des brûlures accidentelles ou des empoisonnements infantiles par ingestion de kérosène. L’Afrique et l’Asie du Sud-Est sont les plus concernées, mais le mal touche aussi des populations d’Amérique latine, d’Asie centrale, du Proche-Orient, d’Extrême-Orient et même d’Europe orientale.

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La récolte du combustible, essentiellement par les femmes et les fillettes, leur prend un temps croissant avec la désertification qu’elle entraîne, limitant leurs activités productives, éloignant les enfants des écoles, exposant les unes et les autres au risque d’agressions et de viols.

Plusieurs décennies d’efforts de promotion des « foyers améliorés » pour utiliser la biomasse ont donné des résultats décevants. La cuisson solaire thermique, toute simple et pas chère mais contraignante, n’a pris nulle part en masse. Seules des cuisines collectives l’ont adoptée en Inde pour cuire des milliers de repas par jour avec des « disques Scheffler[1] ».

 

Cuisine au bois

Plusieurs décennies d’efforts de promotion des « foyers améliorés » pour utiliser la biomasse ont donné des résultats décevants.

Les bons ustensiles

L’électrification rattrape aujourd’hui les cuisines des pays en développement, et c’est une révolution. Pourtant, l’électricité a longtemps été perçue comme pas à la portée des gens, soit trop chère, soit trop chichement distribuée, soit carrément absente. La baisse des coûts du photovoltaïque est le premier facteur : le PV devient accessible à tous, que les gens aient accès à un réseau solide, un réseau vacillant, un mini-réseau ou pas de réseau du tout. Second facteur : les avantages de la cuisson électrique – dans les bons ustensiles – ont enfin été compris. Et ils sont massifs, on va le voir.

Les bons ustensiles, mais encore ? Mêmes les plaques électriques ordinaires sont plus efficaces que les fourneaux – 70% contre 40 à 60% d’efficacité avec le kérosène ou le gaz, encore moins avec la biomasse. Les plaques électriques à induction portent cette efficacité à 85%, il semble difficile de faire mieux. Et pourtant si : on peut faire beaucoup mieux si on cesse de s’obnubiler sur l’efficacité des transferts de chaleur vers la nourriture, et qu’on mesure enfin l’énergie consommée par rapport au service rendu – la cuisson[2]. Car cela fait intervenir deux autres aspects importants.

D’abord, les fuites de chaleur. On les réduit un peu en mettant un couvercle, on les réduit beaucoup avec une isolation thermique complète de la marmite – la « marmite norvégienne » de nos grands-mères, aujourd’hui la mijoteuse électrique[3]. On a alors besoin d’apports de chaleur bien moindre pour cuire les aliments. Car « ce n’est pas la chaleur qui cuit, c’est la température » – plus exactement, il s’agit de maintenir la nourriture à la bonne température pendant le temps nécessaire et non pas d’apporter une quantité donnée de chaleur.

Le deuxième, c’est le niveau de température, justement. On cuit beaucoup plus vite à 110 – 120°C qu’à 100°C. C’est le principe de la marmite à pression, la « cocotte-minute » de nos mères, l’autocuiseur électrique à pression d’aujourd’hui (à disposition de tous les genres).

Le photovoltaïque devient accessible à tous

Dix fois plus efficace

En combinant l’induction, l’isolation et la pression, l’autocuiseur se montre deux fois plus efficace que la mijoteuse électrique, six fois plus que les plaques à induction, et au moins dix fois plus que les solutions traditionnelles, même « améliorées ».

Pour le comprendre, il ne faut pas s’arrêter à la puissance nominale des ustensiles, typiquement 1500 W pour la plaque, 700 pour l’autocuiseur, et seulement 190 pour la mijoteuse, mais bien regarder la consommation (voir schéma).

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Profils de consommation d’une plaque à induction, d’une mijoteuse et d’un autocuiseur

L’avantage est d’autant plus important que les cuissons sont longues. Or dans ces pays il s’agit moins souvent de faire cuire un œuf au plat que de rendre comestibles céréales et légumineuses, ce qui nécessite des cuissons parfois très longues. Villes et villages africains consomment ainsi des quantités phénoménales de charbon de bois…

Ne s’agit-il pas là d’une solution pour les bobos écolos, mais hors de portée des habitants des pays en développement ? Un récent document du programme ESMAP de la Banque Mondiale en collaboration avec les pionniers britanniques du sujet, Modern Energy Cooking Services, évalue les coûts de la cuisson, tous prix d’achat inclus bien sûr, avec l’électricité du réseau, celle d’un mini-réseau, et celle de systèmes isolés, après avoir testé différents ustensiles et différentes combinaisons en Tanzanie, au Myanmar[4] et en Zambie.

Diviser par deux le coût de la cuisson

Les résultats ? Dans tous les cas, on utilisera mijoteuses ou, mieux, autocuiseurs pour les cuissons longues, ce qui économise l’essentiel des consommations et divise par deux le coût de la cuisson (investissement inclus), sauf bien sûr dans le cas de la récolte gratuite de biomasse et si l’on compte pour rien le temps perdu, la morbidité accrue, etc.

En combinant l’induction, l’isolation et la pression, l’autocuiseur se montre six fois plus efficace que les plaques à induction

Pour les autres cuissons – faire cuire un œuf au plat par exemple – on ajoutera une plaque à induction si le réseau est suffisamment solide. Sinon… en site isolé par exemple, on conservera le combustible usuel (ou si possible on passera au butane) pour ces seules cuissons brèves, afin d’éviter un investissement trop important pour une faible économie supplémentaire.

Pour autant, les coûts vont rester orientés à la baisse : ceux du PV et des batteries bien sûr, mais aussi ceux des ustensiles. Par exemple, des autocuiseurs à courant continu permettent de faire l’économie d’un onduleur, en site isolé mais aussi sur un réseau. D’ici 2025, la cuisson photovoltaïque devrait être économique partout.

Bien sûr, il y a un « coût d’entrée » élevé, mais la solution à cela est connue et déjà largement pratiquée en Afrique pour les systèmes solaires domestiques : le « pay as you go », un service de location pendant quelques années, typiquement trois, au bout desquelles le locataire devient pleinement propriétaire de ses installations.


[1] Ce concept astucieux permet une concentration des rayons du soleil en un point fixe avec une parabole tournant sur un seul axe.

[2] Evolution récente : comparer les rapports Beyond Fire 2016 et Beyond Fire 2019du World Future Council.

[3] A ne pas confondre avec le « cuiseur de riz », déjà très répandu en Asie mais très rarement bien isolé.

[4] Y compris les friteuses électriques à pression dans ce pays. Dans nos contrées, un dispositif s’ajoutant à l’autocuiseur pour permettre la friture vient de faire son apparition dans les magasins.