L’avantage d’une éolienne en bois est évidemment d’en réduire fortement l’empreinte carbone.
Depuis 2012, la société française Innovent projette le développement d’éoliennes en bois. Après de nombreux déboires et une longue bataille juridique, la Cour d’appel de Nancy a enfin donné le feu vert à la construction de la première éolienne française construite partiellement en bois. Elle devrait entrer en service d’ici fin mars.

« Au départ, notre motivation était de trouver un moyen de réduire l’empreinte carbone de nos éoliennes. Pour les construire il faudrait utiliser le moins possible de ciment et d’acier » nous confie Grégoire Verhaeghe, le fondateur et dirigeant du développeur éolien Innovent. En 2012, il visite la première éolienne construite entièrement en bois par la startup allemande Timber Tower près de Hanovre. « J’ai voulu leur en acheter mais leur prix était vraiment prohibitif et ils ont disparu. Leur construction nécessitait vraiment trop de bois » précise le PDG.

Innovent investit alors dans Phi Blades, une société allemande créée par d’anciens ingénieurs de Timber Tower, lesquels promettaient des pales en bois et un mât en bois optimisé. Mais après avoir englouti près d’un million d’euros dans l’aventure, le rêve de Grégoire Verhaeghe vire au cauchemar avec l’effondrement de leur prototype à Argentan. ll fallait trouver un autre concepteur de structures bois. Après une longue recherche Innovent finit par trouver un ingénieur, Yohann Jacquier, qui accepte de travailler sur le projet.

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A cause des contraintes supportées en tête de mât, Jacquier conseille une structure hybride : le bois serait utilisé pour la base de la tour, mais la partie supérieure devant laquelle passe les pales devrait conserver un design classique en acier. « En haut du mât, les épaisseurs d’acier sont tellement optimisées qu’il nous aurait fallu énormément de bois pour épargner peu d’acier. C’est cette partie haute qui a été un facteur important de la faillite de Timber Tower et de Phi Blades », explique Grégoire Verhaeghe.

Empreinte carbone réduite de moitié

Ce design hybride permet d’économiser 131 tonnes d’acier, soit plus d’un tiers du total. « On passe de 366 tonnes en conventionnel à 235 tonnes en hybride bois / acier », précise notre interlocuteur.
Alors que le diamètre des mâts classiques en acier ne peut excéder le gabarit routier de 4,60 mètres sous les ponts, un autre avantage du concept hybride est de rendre possible l’élargissement de la tour à sa base. « Au lieu d’une très lourde fondation de béton et d’acier de 880 tonnes, l’écartement des pieds en bois et la réduction du poids de la structure nous permet de fonder l’éolienne hybride sur quatre pieux d’un mètre de diamètre et vingt mètres de profondeur. Nous divisons par 6 la quantité de béton nécessaire, avec seulement 130 tonnes » ajoute le fondateur d’Innovent.
Au total, la conception hybride du mât permet, selon Grégoire Verhaeghe, de diviser par deux l’empreinte carbone d’une éolienne de 2 MW, en passant d’une émission de 816 tonnes de CO2 lors de la fabrication d’une machine classique à seulement 358 tonnes pour le modèle à tour hybride.

La préfète envoie ses gendarmes

Innovent souhaitait inaugurer les premières éoliennes françaises en bois sur un parc de 7 turbines à Essey-les-Ponts en Haute-Marne, pour lequel le développeur avait obtenu un permis. C’était sans compter sur un nouvel écueil : le refus de la banque BNP Paribas de financer les éoliennes sur pieds en bois. Qu’à cela ne tienne : Grégoire Verhaeghe décide alors d’adopter la conception classique en acier pour 4 turbines du futur parc et de financer 3 éoliennes hybrides en grande partie sur fonds propres, avec l’appui de la banque BCMNE.

En 2018, Innovent entame donc fièrement la construction de la première éolienne française en bois. Mais quelque mois plus tard, lorsque la tour est à mi-hauteur, le chantier est arrêté. « Hélas, madame la préfète Elodie Degiovanni a cru bon d’envoyer ses gendarmes » fulmine Grégoire Verhaeghe. En cause, le design du mât, en treillis au lieu d’être tout en bois comme prévu initialement, ce qui est considéré comme un changement substantiel par la DREAL[1]. Une interdiction que Camille Verhaeghe, responsable du développement de l’entreprise en France trouve choquante : « Les éoliennes hybrides utilisent une ressource et un savoir-faire français, leur fabrication émet peu de CO2 » plaide-t-elle.

La filière française des éoliennes en bois est sauvée

La suite de l’histoire s’est poursuivie devant les tribunaux et au Conseil d’Etat. Nous vous en épargnons les péripéties puisque ce 19 janvier 2021, la Cour administrative d’appel de Nancy a rendu une décision historique qui marquera sans nul doute un tournant dans la jurisprudence éolienne. Pour suspendre l’arrêté d’interdiction des turbines hybrides signé par la préfète, le juge invoque en effet l’urgence climatique et reconnait la contribution du projet « à la lutte contre la pollution et contre le réchauffement ». En outre, la Cour considère que la décision contestée « est manifestement illégale, notamment parce que l’importance de l’impact paysager du changement de mâts n’est pas avérée ». Selon le juge, Innovent a démontré que la différence d’aspect des nouvelles éoliennes serait à peine perceptible, puisque la base des machines sera, depuis la plupart des points de vue, masquée par la végétation et le relief du paysage.

Ce jugement sauve la filière des éoliennes française en bois. Les travaux ont donc repris à Essey-les-Ponts. La pièce de transition entre la structure en bois et le sommet en acier est installée sur le premier mât. Une grue assemble maintenant le treillis en bois de la deuxième éolienne.  « La première éolienne construite partiellement en bois devrait entre en service d’ici fin mars » nous annonce Grégoire Verhaeghe.

Le chantier de l'éolienne en bois

[1] Direction Régionale de l’Environnement, de l’Aménagement et du Logement